Août 2004 : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas » (Lc 13, 24)

Jésus a souvent comparé le Paradis à une noce, à une réunion de famille autour d’une table. Ces moments comptent pour nous parmi les plus beaux, ceux dont nous conservons le meilleur souvenir. Mais combien entreront au paradis, prendront place dans la salle du banquet ? Cette question, quelqu’un la pose un jour à Jésus : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés ? »1. Comme il l’a déjà fait, Jésus va plus loin dans la discussion. Il invite donc son interlocuteur à entrer dans la maison de Dieu. Et pour cela il le met en face de la décision qu’il doit prendre. Celle-ci n’est pas simple. La porte qui permet d’entrer est étroite et ne reste pas longtemps ouverte. Suivre Jésus implique de renoncer, au moins spirituellement, à soi-même, à ce à quoi on tient, aux personnes. Il faut même porter la croix comme Jésus l’a fait. Chemin difficile, il est vrai, mais tous, à l’aide de sa grâce, peuvent le parcourir. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Il est plus facile de s’engouffrer par la « porte large et la voie spacieuse » dont Jésus parle par ailleurs, mais celle-ci peut mener à la « perdition »2. Dans notre monde sécularisé, saturé de matérialisme, de consumérisme, d’hédonisme, de vanité, de violence, tout semble permis. Pour atteindre le bonheur, on est prêt à tout accepter, à céder sur tout. Mais nous savons que le vrai bonheur s’obtient en aimant et que l’amour suppose le renoncement. Il faut être émondé pour donner de bons fruits, il faut mourir à soi-même pour vivre. C’est un des paradoxes de la loi de Jésus. Alors que la mentalité courante nous envahit comme un fleuve en crue, nous devons marcher à contre-courant : accepter, par exemple, de renoncer à l’avidité de posséder, à l’opposition érigée en principe, au dénigrement de l’adversaire ; mais il faut aussi accomplir honnêtement et généreusement son propre travail, sans léser les autres, savoir discerner ce qu’on peut regarder à la télévision, ce qu’on peut lire, etc… « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Et si nous nous laissions aller à une vie facile, en renonçant au chemin indiqué par Jésus ? C’est un avenir triste qui s’offrirait à nous. L’Evangile évoque la douleur de ceux qui seront laissés dehors. Il ne suffira pas d’avancer sa propre appartenance religieuse et de se contenter d’un christianisme de tradition. Dire : « Nous avons mangé en ta présence » 3 n’avancerait à rien. Le salut n’est un dû pour personne. Il sera dur de s’entendre dire : « Je ne vous connais pas, je ne sais pas qui vous êtes »4. Nous connaîtrons alors la solitude, le désespoir, le manque total de relations, le regret brûlant d’avoir eu la possibilité d’aimer et de ne plus pouvoir le faire. Un tourment dont on ne verra pas la fin parce qu’il sera éternel : « pleurs et grincements de dents »5. C’est parce qu’il veut notre bien que Jésus nous prévient. Lui respecte notre liberté. Ce n’est pas lui qui ferme la porte, ce serait plutôt nous qui nous fermerions à son amour. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite, car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Si la porte large mène à la perdition, la porte étroite s’ouvre, elle, sur le vrai bonheur. A chaque hiver succède le printemps. Vivons donc avec courage le renoncement proposé par l’Evangile et portons chaque jour notre croix. Si nous accueillons avec amour Jésus dans chaque souffrance, en unité avec lui qui les a toutes assumées, nous ferons l’expérience d’un paradis anticipé. Il y a quatre ans, Roberto et sa sœur avaient perdu leur père, victime d’un accident. A la dernière audience du procès, le verdict avait laissé effondrés le responsable de ce décès, ainsi que sa famille. Roberto sentait en lui le désir de s’approcher de l’auteur de l’accident, de dépasser son orgueil, sa douleur, pour lui exprimer qu’il était proche de lui. Sa sœur cependant lui disait : « Non, c’est à eux de nous présenter leurs excuses ». Finalement Roberto réussit à la convaincre et ensemble ils vont vers la famille « adverse ». « Si cela peut vous soulager, disent-ils, sachez que nous ne nourrissons aucune rancœur à votre égard ». Et ils se serrent la main avec force. Pour Roberto, c’est une joie d’avoir su regarder la souffrance de l’autre en oubliant la sienne.