Octobre 2000 : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche de rentrer dans le royaume de Dieu. » (Mc 10, 25)

Cette phrase est essentielle pour comprendre ce que Jésus pense de la richesse.

C’est une image forte, paradoxale, propre au style sémitique. Il existe une incompatibilité entre la richesse et le royaume de Dieu et il est inutile de vouloir diluer un enseignement que nous retrouvons plusieurs fois dans la prédication de Jésus : lorsqu’il dit, par exemple, qu’on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon, (c’est-à-dire l’argent) (1), ou quand il semble demander au jeune homme riche des renoncements impossibles à l’homme mais non pas à Dieu (2).

Mais essayons de comprendre le véritable sens de cette parole en regardant Jésus lui-même et sa manière de se comporter avec les riches.

Il arrive qu’il fréquente des personnes aisées. À Zachée, qui ne donne que la moitié de ses biens, il déclare : « Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison (3). » Et les Actes des Apôtres témoignent que dans l’Église primitive la communion des biens était spontanée et libre (4).

Jésus n’avait donc pas l’intention de fonder une communauté dont ne feraient partie que des personnes appelées, pour le suivre, à laisser de côté toute richesse.

Pourtant il affirme :

« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. »

Qu’est-ce qui est alors condamné par Jésus ? Certainement pas les biens de cette terre en eux-mêmes mais ceux qui y sont attachés.

Et pourquoi ? C’est clair : parce que tout appartient à Dieu, tandis que le riche se comporte comme si les richesses étaient à lui.

Le fait est que les richesses prennent facilement la place de Dieu dans le cœur humain, elles aveuglent et facilitent tous les vices. L’Apôtre Paul écrivait : « Quant à ceux qui veulent s’enrichir, ils tombent dans le piège de la tentation, dans de multiples désirs insensés et pernicieux, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. La racine de tous les maux, en effet, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont transpercés l’âme de tourments multiples (5). »

Quelle attitude doit alors avoir celui qui possède des biens ? Il faut qu’il ait le cœur libre, totalement ouvert à Dieu, qu’il se sente l’administrateur de ses biens, et qu’il sache, comme le dit Jean Paul II, que sur la propriété pèse une « hypothèque sociale » (6).

Les biens de cette terre ne sont pas un mal en soi, il ne faut donc pas les déprécier mais en faire bon usage.

Ce n’est pas la main mais le cœur qui doit s’en tenir éloigné. Il s’agit de savoir les utiliser pour le bien d’autrui. Celui qui est riche l’est pour les autres.

« Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. »

Quelqu’un pourrait se dire : comme je ne suis pas vraiment riche, ces paroles ne me concernent pas.

Il faut y prendre garde. Tout de suite après cette affirmation, les disciples consternés adressent au Christ cette question : « Qui donc peut être sauvé ? » (7) Cela prouve qu’ils avaient clairement compris que ces paroles s’adressaient à tout un chacun.

Même quelqu’un qui a tout quitté pour suivre Jésus peut avoir le cœur attaché à d’innombrables choses. Et le mendiant qui maugrée si l’on touche à son baluchon peut être un riche devant Dieu.

Et pourtant, dans l’histoire de l’Église, nombreux sont les riches qui ne se sont pas dérobés et qui ont suivi Jésus dans la voie de la pauvreté la plus radicale. Ce fut le cas d’Eletto, que j’ai bien connu : c’était un jeune grand, beau, intelligent et riche. Quand il a senti l’appel à suivre Jésus il n’a pas hésité un instant. Il n’a pas regardé en arrière. On aurait dit que les richesses n’existaient pas pour lui. Il a donné tous ses biens et jusqu’à sa vie. Tandis qu’il accomplissait un acte d’amour envers un jeune, il a trouvé la mort en se noyant dans un lac, alors qu’il n’avait que 33 ans. Là sur la rive, une plaque commémorative rapporte ses paroles : « J’ai choisi Dieu seul et rien d’autre. »

Eletto, en se présentant devant Jésus, ne s’est sûrement pas entendu dire : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. »

(1) Cf Mt 6, 24.
(2) Cf Mc 10, 27.
(3) Lc 19,9.
(4) Cf Ac 4, 32 ss.
(5) 1 Tm 6, 9-10.
(6) Cf Lettre encyclique Sollicitudo Rei Socialis, n°42.
(7) Mt 19, 25.